Que faisons-nous de notre liberté ?
René Magritte - Au seuil de la liberté
Chacun de nous est confronté inévitablement aux enjeux fondamentaux de l'existence que sont la solitude, l'absence de sens, la mort et la liberté.
La thérapie existentielle se fonde sur l’idée que l’être humain répond à ces enjeux par de l’angoisse et des conséquences inadéquates. Je vais partager avec vous certaines idées de cette théorie* lumineuse, exposée par Irvin Yalom** dans son ouvrage "Thérapie Existentielle". Elle évoque ces enjeux, leurs impacts et comment nous pouvons les habiter en thérapie pour croître. Car pour tenter de gérer nos angoisses profondes, nous mettons en place des mécanismes de défense psychologiques qui peuvent entraver notre croissance.
Je vais vous présenter la question de la liberté sous les aspects de la responsabilité et du vouloir.
La responsabilité personnelle comme enjeu existentiel
La thérapie existentielle soutient qu’être conscient de sa responsabilité c’est être conscient d’être le créateur de son self (c'est-à-dire de soi-même), de ses situations de vie difficiles, de ses émotions et de sa souffrance. Créateur, parce que nous portons la responsabilité de ce que nous faisons ou pas, de comment nous réagissons, c’est-à-dire de notre conduite.
Cette responsabilité est une expérience angoissante, parce que nous nous trouvons face à une "absence de socle constituant" en étant l'acteur responsable de notre vie. Alors, nous avons tendance à privilégier ce qui est structurant, l’autorité, tout ce qui est plus grand que nous.
Nous ne sommes pas préparés à cet enjeu de liberté et nous cherchons à nous en protéger.
Des stratégies d'évitement de notre responsabilité
Nous combattons par des défenses psychiques qui nous protègent de cette prise de conscience.
- Avec la compulsion, nous créons un monde psychique dans lequel nous n’expérimentons pas la liberté, mais existons sous l’emprise d’une force irrésistible étrangère au moi. Elle annihile tout choix libre.
- Ce peut être aussi par déplacement de notre responsabilité sur un autre (souvent le thérapeute) ou en étant dans le déni de notre responsabilité (ex : la victime innocente d’événement qu’elle a involontairement déclenché, la personne qui régresse pour être prise en charge…).
- Ou en évitant un comportement autonome : nous savons quoi faire pour aller mieux mais refusons de faire le pas.
En fait, accepter notre responsabilité, c’est reconnaître que notre bien-être et notre confort sont de notre ressort (et que l’aide attendue viendra en la sollicitant). Mais il est effrayant d’être son propre père ou sa propre mère, car nous mesurons que nous sommes alors libre, responsable et fondamentalement seul.
Acceptation de la responsabilité et psychothérapie
En psychothérapie, le patient va être amené à accepter petit à petit sa responsabilité, en déterminant le rôle qu’il joue dans son propre drame.
Par exemple, à l’affirmation "je ne peux pas", on l’amènera au "je ne veux pas" ; "cette personne me tape sur les nerfs", cèdera sa place à « je me laisse taper sur les nerfs »…
C’est dans la thérapie que le patient va pouvoir conscientiser qu’il recréé la même situation que celle à laquelle il est confronté dans sa vie et qu’il est libre de changer la structure de sa vie.
Les patients qui souffrent d’une dépression ont perdu la croyance d’avoir la capacité d’agir en leur nom propre et d’influencer leur monde expérientiel.
C’est certain que l’environnement, la génétique, le hasard jouent un rôle dans la vie de chacun. Cependant, nous sommes responsables de ce que nous faisons de nos handicaps, de nos sentiments, de notre attitude envers eux.
=> Il s’agit d’essayer de trouver une manière de transcender le handicap et de créer du sens malgré tout. Le but ultime de la thérapie, sur ce plan, est d’aider les patients à reconstruire ce qu’ils ne peuvent pas changer.
Après la conscience de la responsabilité, le vouloir
Nous avons vu que la conscience de la responsabilité constitue la première étape dans le processus de changement. Il faut ensuite passer au vouloir et donc à l’action qui va produire le changement. L’intention ne suffit pas.
Il est intéressant de noter que l’action a deux pôles : nous pouvons décider d’agir mais aussi de ne pas agir (par exemple, ne pas exploiter les autres, ne pas blâmer l’autre de ce qui nous arrive…).
Le patient doit fournir un effort pour changer, pour aller en thérapie, payer chaque séance, porter le poids de sa responsabilité, expérimenter le conflit et l’angoisse inhérents au travail thérapeutique. La volonté déclenche l’effort.
=> La thérapie vise à libérer la volonté du patient, la dégager de ses entraves. Il doit se confronter à ses vrais désirs et choisir. Notre capacité à désirer sera améliorée par une plus grande aptitude à ressentir nos émotions, nos affects. Il nous faudra aussi choisir l’un parmi des désirs conflictuels et renoncer aux autres. Or, nous savons que choisir c’est renoncer.
Décider nous confronte à la limitation de nos possibilités, nous oblige à accepter notre responsabilité et demeure un acte solitaire qui nous engage.
Les résistances à la prise de décision
En thérapie, le patient peut ressentir de la colère et de la frustration en comprenant que le thérapeute ne le soulagera pas du poids de la décision.
Toutefois, nous pouvons toujours éviter la décision par la procrastination (jusqu’à ce que cette décision soit prise par un agent ou une circonstance extérieure).
Il y a également ceux qui interrogent le destin au moyen de boules de cristal ou d’astrologie… pour éviter la douleur existentielle inhérente à la décision.
Mais en laissant à l’autre le soin de décider, on perd de l’estime de soi car cela contribue au mépris de soi.
Beaucoup ont conscience qu’ils ne peuvent ni ne veulent prendre les décisions qui servent au mieux leurs intérêts. Ils se vivent plus comme des victimes que comme des maîtres de leur conduite. Tant que cet état prédomine, les possibilités d’action constructive et volontaire sont très réduites. Nous savons en travail thérapeutique que les décisions de changement prennent beaucoup de temps et il est nécessaire de cultiver la patience.
Pour conclure
Nous pourrons faire nôtres ces insights (« découvertes éclair ») ayant des effets de levier personnel :
- Je suis le seul à pouvoir changer le monde que j’ai créé
- Le changement ne recèle aucun danger
- Je dois changer pour obtenir vraiment ce que je veux
- J’ai le pouvoir de changer
Retrouvez les autres enjeux (mort, solitude, absence de sens) dans d'autres articles.
*Cet article est un résumé très inspiré du chapitre du livre d'Irvin Yalom concernant la liberté.
**Ecrivain américain, professeur émérite en psychiatrie, existentialiste et psychothérapeute.


