Intégrer le concept de mort pour enrichir notre vie
Edvard Munch - La mère morte et l'enfant
Mon précédent article évoquait la liberté, l’un des enjeux existentiels avec la mort, la solitude et l’absence de sens. Ces 4 enjeux, que chacun traverse dans sa vie, génèrent de l’angoisse et des conséquences inadéquates. Je souhaite partager avec vous certaines idées de cette théorie* lumineuse, exposée par Irvin Yalom** dans son ouvrage "Thérapie Existentielle". Elle décrit ces angoisses ainsi que leurs impacts dans nos vies et comment nous pouvons les habiter pour croître.
Je vais vous présenter ici la question de la mort et comment celle-ci peut être appréhendée pour enrichir la vie.
Intégrer la mort dans la vie
Pour faire face à nos angoisses - et en particulier celle de la mort qui hante souvent nos rêves - nous développons des mécanismes de défense psychologiques qui ont vocation à les transformer. Cependant, refouler, rationaliser, être dans le déni… ne permet pas d’affronter cette angoisse et de la transformer en quelque chose de positif.
La personne qui vit un deuil ne souffre pas seulement d’une perte d’objet, mais est confrontée à la perte d’elle-même. « Si donc ma mère, mon père, mon ami… sont morts, moi aussi je mourrais un jour ».
La thérapie existentielle pose le principe que « l’intégration de la mort dans la vie l’enrichit et permet de se distancier des préoccupations banales, d’avoir un projet de vie et de vivre sur un mode plus authentique ». Alors qu’une angoisse de mort mal accueillie, va générer des symptômes et des traits de personnalité qui altèrent la vie.
Le concept de mort chez l’enfant
Dès son plus jeune âge, l’enfant entretient une relation intime avec la mort alors même qu’il n’a pas encore la connaissance du concept. Et il aura à surmonter cette angoisse de destruction pour se développer. Contre cette terreur, il peut mettre en place deux mécanismes de défense.
- la croyance en sa propre inviolabilité. Ainsi, il va se persuader : « je suis quelqu’un de spécial, la vieillesse, la mort ne me concernent pas ».
- la croyance d’un sauveur ultime qui veille sur lui (cette croyance est préparée par la vigilance bienveillante des parents pendant toute l’enfance).
Ces 2 croyances, utiles au développement de l’enfant, perdurent à l’âge adulte et impactent la structure de la personnalité et la formation des symptômes.
A l’âge adulte, le concept de mort est autant évité
L’angoisse de mort ne se présente pas à l’état originel dans la thérapie, elle prend d’autres formes dérivées qu’il est essentiel d’accompagner.
L’être humain peut dissimuler son angoisse de mort en croyant à sa particularité et son inviolabilité :
- Par de l’héroïsme compulsif, en cherchant à affronter et vaincre le danger, pour prouver qu’il n’existe pas. Même l’approche de la mort ne l’incite pas à revenir sur soi, ni à le rendre plus sage.
- Le bourreau de travail s’investit démesurément en croyant qu’il avance et progresse et ce, éternellement. Le temps constitue donc son ennemi. En se projetant toujours dans l’avenir, il se défend contrer la mort. Mais il le fait sans s’arrêter, non parce qu’il le veut, mais parce qu’il le doit.
- Par le narcissisme (amour de soi). Le souci c’est lorsque ce narcissisme – nécessaire à notre bon développement - devient omniprésent, jusqu’à considérer que les droits et la particularité des autres sont moins importants, voire parfois inexistants.
- Par une soif de pouvoir, pour éviter de percevoir ses limites, mais il risque de devenir arrogant et agressif d’autant que sa terreur est forte.
Il peut également dissimuler son angoisse de mort en croyant en l’existence d’un sauveur ultime :
Jusqu’à choisir une personne qui valide son existence, distributrice de son énergie vitale, dont nous souhaitons l’exclusivité… Cette dynamique entraîne un auto-effacement, une passivité, une dépendance, parfois même un sacrifice de soi (jusqu’au masochisme), un refus d’accepter l’état d’adulte et une dépression lors de l’effondrement de cette croyance (si cette personne nous quitte, nous trahit et n’accomplit plus sa fonction auprès de nous…). Le sujet esquive la mort en refusant de vivre, cherche la sécurité en tentant de fusionner avec une personne protectrice qui donne sens à sa vie, jusqu’à rester dans une relation qui peut être destructrice. A ce moment-là, « la force d’attachement n’est pas la relation mais la terreur d’être seul (e) ».
Pour Irvin Yalom, « le processus d’individuation, qui implique de se séparer du nombre pour vivre sa vie en tant qu’être isolé, de surpasser ses pairs et ses parents, a quelque chose d’effrayant en soi (…). Le plus terrible dans le fait de surpasser notre père n’est pas la castration, mais la perspective effrayante de devenir notre propre père ».
Histoire d’une femme, lors de sa thérapie, du sacrifice de soi à un retour à la vie
Irvin Yalom nous raconte cette histoire d'une patiente qu'il a eue en thérapie :
Une femme avait vécu par défaut, au service de son mari et se satisfaisant de ses succès. Elle ne vivait pas sa vie. Dans ses efforts pour conserver les bonnes grâces de l’autre dominant, elle se laissa submerger, perdit de vue ses propres désirs, ses droits et son plaisir.
Puis, par le sacrifice de ses intérêts, ses désirs et sa spontanéité, elle devint une compagne moins stimulante qui risquait de voir son union se terminer par un divorce.
Elle éprouvait de la colère profonde et du chagrin, non à la perte de son mari, mais face au sacrifice d’elle-même toutes ces années. Elle était révoltée devant toutes les limitations qu’elle avait acceptées. Elle risquait d’être submergée par de profonds sentiments de regret, face à cette vie gâchée.
L’objectif de la thérapie fut de lui permettre de revitaliser le reste de sa vie.
Elle comprit que ce divorce pouvait être un salut.
La mort nous rappelle qu’il existe toujours du temps pour vivre
Pour Irvin Yalom, « la conscience de la mort nous détourne des préoccupations ordinaires et confère à la vie profondeur, intensité et une autre perspective ».
L’objectif serait de prendre la mesure de ce que nous avons, de ce que nous sommes en capacité de faire, en sortant de la tendance à ressasser nos manques ou nos incapacités.
L’auteur évoque que la mort du conjoint rappelle à la conscience que, quelques soient nos efforts pour cheminer à deux dans le monde, il existe un isolement fondamental qu’il nous faut supporter.
Travailler nos angoisses en thérapie est essentiel pour retrouver une certaine liberté dans nos comportements, nos choix, nos actions, et retrouver du sens à notre vie, quelque soient les circonstances, les événements.


