La thérapie existentielle face à la solitude
Alphonse Osbert - La solitude du Christ
Liberté – solitude - absence de sens - mort : chacun de nous est confronté inévitablement à ces enjeux fondamentaux de l’existence. La thérapie existentielle se fonde sur l’idée que l’angoisse et ses conséquences inadéquates sont des réponses de l’être humain face à ces enjeux existentiels.
Je souhaite partager avec vous certaines idées de cette théorie qui me semble lumineuse, très bien exposée par Irvin Yalom* dans son ouvrage « Thérapie existentielle ». Elle évoque ces enjeux existentiels, comment ils nous impactent et comment nous pouvons les travailler en thérapie pour croître. Car pour tenter de gérer nos angoisses profondes, nous mettons en place des mécanismes de défense psychologiques qui peuvent entraver notre croissance.
Je vais vous présenter dans ce premier article la question de l’isolement existentiel.
L’isolement existentiel constitutif de l’être humain
Nous connaissons l’isolement interpersonnel souvent ressenti comme de la solitude face aux autres (par exemple en cas d’éloignement géographique, de difficulté en compétences sociales, de sentiments conflictuels envers l’intimité, de types de personnalité) qui exclue des interactions bénéfiques.
Il y a également l’isolement intrapersonnel, lorsqu’une personne se coupe d’une partie d’elle-même, enfouit son potentiel, étouffe ses désirs et les remplace par des obligations.
Et puis nous expérimentons tous l’isolement existentiel, celui qui perdure malgré nos liens aux autres, aussi épanouissants et enrichissants soient-ils. C’est-à-dire qu’il existe un abîme infranchissable entre soi et l’autre et entre soi et le monde.
Or, pour croître, nous devons devenir autonome, développer notre capacité à dépendre de nous-même. Et c’est cet isolement existentiel qui est le prix à payer pour cette séparation et cette croissance.
La relation comme rempart contre l’angoisse de l’isolement existentiel
Mais c’est seulement en nous confrontant d’abord à notre propre solitude que nous parvenons à nous engager dans un lien sain et aimant à autrui. Sinon, c’est que nous nous accrochons à l’autre pour échapper à l’isolement et l’autre devient un objet qui remplit une fonction.
Erich Fromm (psychanalyste américain), comme Irvin Yalom, considère que l’amour représente une façon de surmonter la séparation, « une réponse au problème de l’existence ».
Cependant, toutes les formes d’amour n’offrent pas la même qualité de réponse à l’angoisse de séparation.
Par exemple, l’union symbiotique est une forme d’amour déchu de deux êtres qui vivent une fusion, alors que l’amour accompli suppose la préservation de l’intégrité, de l’individualité de chacun.
Pour Fromm, l’amour constitue un processus actif.
Il explique que les patients se plaignent souvent de ne pas être aimés, de solitude, de n’être pas dignes d’amour… or, il estime que le travail productif sera toujours à accomplir du côté de l’incapacité à aimer l'autre. C’est-à-dire que l’amour est un acte décidé, non un sentiment passif : il s’agit de se donner à l’autre de façon aimante, non de « se laisser prendre ou de recevoir ».
Des conséquences qui altèrent la relation et gênent notre croissance
Nous avons vu que pour devenir un individu, il nous faut tolérer cet isolement angoissant. Parfois nous pouvons le nier par une illusion de fusion avec quelqu’un. Nous sommes qualifiés alors de personne dépendante, qui vit pour un « autre dominant ». Nous nous fermons à nos propres besoins, tentons de deviner les désirs de l’autre et de les faire nôtres. Nous privilégions la sécurité et la fusion au détriment de l’individuation (d’où cette difficulté de croissance).
D’autres fois, nous pouvons rejeter ce sentiment d’isolement par une sexualité compulsive. Nous nous servons d’autrui comme d’un outil. Le lien n’a pour objet que d’aboutir à la relation sexuelle le plus tôt possible sans aucune sollicitude pour la croissance de l’autre. Ce qui est contraire au contexte où la sexualité est une expression et une facilitation d’une relation allant en s’approfondissant.
Si nous ne développons pas notre force intérieure (qui passe par vivre et consentir à la solitude), nous risquons d’aller chercher la sécurité chez l’autre, jusqu’à nous sacrifier parfois, nous oublier totalement pour ne pas perdre l’être qui représente notre sauveur ; Dans ce cas, nous existons uniquement grâce au regard de l’autre. Donc nous sommes en relation qu’avec la partie de l’autre qui nous sert à affirmer notre existence. C’est une relation qui échoue car elle n’est que bouche-trou.
La relation mature, affranchie des besoins
La relation mature se définit ainsi :
- être en lien sur un mode désintéressé,
- connaître et faire l’expérience de l’autre aussi pleinement que possible,
- ressentir de la sollicitude envers cette personne et sa croissance,
- c’est une façon d’être au monde.
- l’affection mature prend source dans notre richesse intérieure, (l’amour que l’on a déjà éprouvé) mais pas le besoin (besoin de l’autre pour exister, pour être entier, pour échapper à la solitude).
- c’est un processus réciproque ; en amenant l’autre à la vie, nous devenons aussi plus vivants.
- l’affection mature n’est pas dépourvue de récompenses mais elles en découlent, elles ne se recherchent pas.
Le travail en thérapie
En thérapie, il s’agira d’identifier et appréhender notre mode relationnel aux autres et explorer les sentiments de perdition et de solitude.
Nous devons nous confronter à l’isolement et trouver un moyen de l’assumer. Car être capable de rester seul avec soi-même est une condition de l’aptitude à aimer (E. Fromm).
C’est cette relation entre thérapeute et patient qui soigne.
En thérapie existentielle, le développement d’une relation réelle pour établir un lien et des moments de rencontre authentique (par opposition à une relation transférentielle) présente un énorme intérêt pour le patient.
« Lorsqu’un patient est en mesure d’établir un lien profond à un thérapeute (et d’être en lien avec lui en tant que personne réelle), il a déjà changé. Il apprend que le potentiel d’amour existe en chacun et expérimente des émotions qui chez lui étaient dissociées ou en sommeil pendant des années ou des décennies. Le thérapeute, par la profondeur de la relation, aide le patient à faire face à l’isolement et à appréhender la responsabilité solitaire de sa propre vie ».
Le patient apprend aussi les limites de la relation et ce qu’il ne peut pas obtenir des autres.
Pour conclure
Je trouve que la thérapie existentielle est passionnante, que nous avons tout à gagner à travailler ces questions existentielles qui génèrent de l’angoisse et auxquelles nous apportons des réponses (souvent inconscientes) qui parfois nous entravent dans notre croissance et dans notre façon d’être au monde. Il est toujours bénéfique de retrouver une certaine autonomie émotionnelle, d’action dont nous manquons parfois. J’évoquerai les autres enjeux (mort, liberté, absence de sens) dans de prochains articles.
*Ecrivain américain, professeur émérite en psychiatrie, existentialiste et psychothérapeute.


